Loin de tout, proche des patients

Loin de tout, proche des patients

Reportage
Édition
2023/13
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2023.21655
Bull Med Suisses. 2023;104(13):14-18

Publié le 29.03.2023

Périphérie Certaines régions souffrent d’un manque criant de médecins. Répondante d’une petite vallée en Suisse centrale, la généraliste Gabriela Rohrer est au four et au moulin – dans le bon sens du terme. Elle nous a dévoilé les différents aspects du métier de médecin de campagne le temps d’une journée.
Flühli. Une bourgade de 2000 âmes sise à près de 900 mètres d’altitude, au cœur de l’Entlebuch, dans le canton de Lucerne. En hiver, elle se mue en station de ski prisée par les familles. En été, par les randonneurs. Le reste de l’année, la vie suit son cours tranquille, loin des centres urbains. On parle de région périphérique. Un lieu où il est devenu difficile d’attirer les médecins. C’est ce qui s’est passé à Flühli: l’unique cabinet du village a longtemps cherché un ou une successeur. Puis, en mars 2018, la perle rare est enfin trouvée: la généraliste Gabriela Rohrer reprend le cabinet avec son mari qui s’occupe du pan administratif. Un soulagement pour la population. Une évidence pour la jeune femme qui a su dès la fin de ses études qu’elle voulait s’installer à la campagne en tant que généraliste.
Dre méd. Gabriela Rohrer a repris l’unique cabinet de Flühli, dans l’Entlebuch, en 2018. La spécialiste en médecine interne générale a toujours su qu’elle s’installerait à la campagne en tant que généraliste.
© Nicolas Zonvi
Mais au fait, c’est quoi être médecin de campagne? «C’est un métier aux multiples facettes. C’est à la fois vaste et varié», répond la Bernoise d’origine, ses grands yeux bleus qui brillent. Son pas décidé et sa gestuelle montrent qu’elle a de l’enthousiasme et de l’énergie à revendre. De l’énergie, il lui en faut pour endosser ses innombrables casquettes, jour après jour, quasiment 24 heures sur 24: «Je suis médecin de famille, mais pas que. Je suis aussi médecin d’urgence, samaritaine, médecin sapeur-pompier», énumère-t-elle avant d’ajouter le plus naturellement du monde: «Quand on est médecin dans une petite commune périphérique comme moi, on n’a pas besoin de hobbys.»

Vivre au rythme des saisons

Ce jour-là, la vue depuis sa salle de consultation est digne d’un paysage de haute montagne: le ciel est d’un bleu azur éclatant, le soleil presque blanc, scintille, les toits sont enneigés. Vêtue de son T-shirt bleu de travail, Gabriela Rohrer est assise devant son ordinateur. Elle passe en revue les patients qu’elle a prévu de voir ce matin et s’attarde sur les plages laissées libres. «En hiver, nous réservons des créneaux pour les imprévus. Nous sommes tributaires de la saisonnalité. C’est un facteur qui rend les journées difficiles à planifier. Cette année, la neige a longtemps manqué, nous avons eu encore très peu d’accidents de ski.» Elle marque une pause. «Un car de Hollandais est arrivé ce matin, on verra si cela amènera des urgences», glisse-t-elle en haussant les épaules. Son calme naturel et sa voix douce ne trahissent aucune nervosité. Elle n’aime pourtant pas cette latence.
Le «Arztpraxis Flühli» est le seul cabinet dans cette vallée s’étendant sur 16 kilomètres. À 30 minutes en voiture de l’hôpital le plus proche, à 45 minutes de l’Hôpital cantonal de Lucerne. Il couvre les besoins des communes de Flühli et de Sörenberg, un bassin de population de 2000 personnes. En hiver, ce chiffre peut monter jusqu’à 15 000 en raison des touristes. «C’est gérable, selon Gabriela Rohrer. Nous sommes heureusement trois médecins, deux à temps partiel et une à 100%.» En moyenne, chacune voit entre 20 et 25 patients par jour. Le cabinet compte au total entre 6500 et 7000 patients, dont un tiers sont réguliers. Chaque année, quelque 15 000 consultations sont effectuées, une tendance à la hausse. C’est gérable, mais… «depuis le 1er janvier, nous avons un stop partiel des patients. Nous voulons pouvoir continuer d’assurer une prise en charge de qualité.»

Tutoiement et travail de persuasion

Médecin de campagne, c’est une grande partie de consultations. Avec quelques spécificités. «Salut Christian, ça va?», demande-t-elle avec entrain au premier patient. La généraliste l’invite à s’asseoir sur une chaise, tandis qu’elle prend place sur son tabouret. Il n’y a pas de table qui les sépare. «Alors, tes moutons ont commencé à avoir des petits?», s’enquiert Gabriela Rohrer, intriguée. Être médecin de campagne, c’est connaître l’histoire de ses patients. Si bien qu’on les tutoie. «La proximité est plus grande à la campagne.» Mais c’est aussi côtoyer des destins parfois tragiques. Ce paysan à l’air farceur et aux cheveux grisonnants a subitement perdu sa femme il y a cinq ans. Il souffre d’une hypertension grave. La médecin doit le convaincre d’augmenter peu à peu la dose de son hypertenseur en vue d’une visite chez le spécialiste. «Bon, Christian, tu te souviens qu’on avait dit qu’il fallait que tu prennes ce médicament deux fois par jour. C’est le cas?» Le patient soupire. «Oui, mais j’ai fait une pause. Ça me fait tout le temps aller aux toilettes. Et ma tension est toujours aussi haute.» Gabriela Rohrer hoche la tête, compréhensive. «C’est vrai, les comprimés ont un effet diurétique. Il est important d’y aller petit à petit, pour habituer le corps. Malheureusement il n’y a pas de pilule miracle qui guérit tout d’un coup.» Il hausse les épaules. Elle le regarde à la fois avec fermeté et douceur. «C’est pour ta santé, Christian. Si tu ne prends pas ces médicaments, tu risques un jour d’être sous dialyse. Car tes reins ne fonctionneront plus, tu comprends?» Avec patience, elle lui montre à l’écran comment les doses seront peu à peu augmentées. «Avec ce genre de patients, je dois faire un important travail de persuasion. Cela signifie: prendre le temps d’expliquer, écouter, répondre aux questions, comprendre les inquiétudes.»

Densité médicale: un fossé ville-campagne

Certaines régions souffrent davantage du manque de médecins. Diverses statistiques révèlent un fossé ville-campagne. En Suisse romande, Genève, canton urbain, comptait 4 cabinets pour 1000 habitants en 2019, contre 1,5 à Fribourg et dans le Jura, des cantons plus périphériques. Le Valais est aussi en queue de peloton avec 1,8 cabinet, selon les données de l’Office fédéral de la statistique [1]. Cela se reflète dans le rapport 2022 de l’Observatoire suisse de la santé sur les taux de couverture régionaux [2]: pour la médecine interne générale, le Jura, le Valais et l’Argovie affichent un taux inférieur à 90%, tandis que Genève est le seul canton où ce taux dépasse 110%. Dans le domaine de la psychiatrie, Genève, Vaud, les deux Bâle et la Thurgovie ont un taux de couverture supérieur à la moyenne (plus de 110%), alors que ces taux sont particulièrement bas en Suisse centrale et à Glaris.
La statistique médicale 2022 de la FMH, qui vient d’être publiée, montre que la densité médicale dans les petits cantons périphériques est nettement inférieure à la moyenne nationale, qui s’élève à 3,9 médecins pour 1000 habitants (mesurée en équivalents temps plein). Les cantons avec la densité la plus faible sont Appenzell Rhodes-Intérieures (1,5 médecin), Uri (2,1) et Obwald (2,3). À l’inverse, Bâle-Ville (10,7), Genève (6,7) et Zurich (5,5) sont les mieux dotés.

Un décalage de vingt ans

Probablement davantage qu’à la ville. «Il y a souvent une méfiance vis-à-vis des traitements», constate Gabriela Rohrer. Mais: «Les gens ici remettent moins en question ce que le médecin dit en le confrontant avec des informations trouvées sur Internet. On a parfois le sentiment d’être encore dans les années 2000. Je vois un réel décalage avec les centres urbains.» Elle observe une grande reconnaissance parmi ses patients, bien qu’ils ne viennent pas très souvent. «C’est souvent moi qui les convoque pour maintenir un suivi, surtout lorsqu’il s’agit de cas complexes. J’aime avoir la vue d’ensemble si d’autres thérapeutes sont impliqués dans le traitement.»
Comme pour le dernier patient de la matinée: fin de la cinquantaine, il porte un lourd manteau usé et dégage une forte odeur d’alcool. Lorsque la médecin lui demande comment ça va, il y a long silence suivi d’un sanglot. Il a des soucis professionnels et des douleurs atroces au dos. «Ça ne va pas du tout en ce moment». Pour soulager ses maux, il fume du cannabis. Gabriela Rohrer le regarde avec bienveillance. L’écoute plutôt que la morale. «Tu te rappelles que tu as un rendez-vous en mars chez le spécialiste pour ton opération du dos? Est-ce que tu as besoin qu’on se revoie avant? demande avec empathie la jeune femme. Cela me paraît bien de fixer un rendez-vous dans quatre semaines pour faire le point.» L’homme semble un peu rassuré. «Je peux vous appeler si ça ne va plus du tout?», s’enquiert-il d’une voix chevrotante. «Bien sûr, tu peux appeler au cabinet à tout moment. Tu connais le numéro. Nous sommes là», ajoute-t-elle en souriant. Certains patients n’ont personne d’autre que Gabriela Rohrer avec qui parler. «Pour les gens marginalisés ou isolés, nous sommes leurs seuls interlocuteurs.» Dans les régions périphériques, les offres de soutien comme les groupes de parole ou les services d’aide à bas seuil pour les personnes dépendantes sont rares, voire absentes. Sans parler du manque criant de psychiatres. Le médecin est donc souvent l’unique personne de référence. «Si nous n’étions pas là, cela entraînerait une détérioration importante pour la population».

Toujours prête à intervenir

La jeune femme s’octroie une courte pause à midi… qu’elle doit interrompre. Accident de snowboard, radius cassé. Ni une ni deux, Gabriela Rohrer descend voir la jeune fille blessée. Elle adore soigner les traumas. «J’aime mes patients réguliers, les consultations et le dialogue, mais ce genre d’imprévus, c’est que je préfère.» Après avoir examiné le bras de la snowboardeuse et réalisé une radio, elle prépare le matériel nécessaire au plâtre. «J’aime utiliser mes mains et faire en sorte que la personne se sente tout de suite mieux. Prodiguer ce genre de soins a un côté très satisfaisant, ça me stimule.» Après avoir soigneusement posé les bandes et vérifié que tout soit bien placé, elle demande à la jeune patiente si elle sent un inconfort. «Tout va bien.» Elle aura fini par arriver, l’urgence saisonnière tant attendue.
Mais la généraliste n’a pas le temps de s’attarder, elle doit se rendre à l’établissement médico-social de Schüpfheim, la localité la plus proche, à 15 minutes en voiture. Cette visite a lieu un après-midi toutes les deux semaines. Cela fait partie de son mandat de médecin de campagne. Des visites la plupart du temps peu mouvementées, où il est surtout question de discuter et d’adapter la médication avec l’équipe soignante. Avant de monter dans la voiture «Notarzt», Gabriela Rohrer rassemble médicaments, bouteilles d’oxygène, et enfile un énorme sac à dos de premiers secours. Elle emporte ce matériel avec elle, au cas où elle devait être appelée pour une intervention urgente alors qu’elle est en route. «Cela fait partie de mon rôle de «rapid responder». Lorsqu’un accident ou une urgence médicale se produit dans la région, je suis alertée et dois me rendre sur les lieux pour pallier le temps jusqu’à l’arrivée de l’ambulance». Ce qui dure au moins 30​ minutes. Gabriela Rohrer reçoit environ 30 alarmes par année. «Il s’agit d’une alarme une fois toutes les deux semaines, c’est une tâche qui a son importance.» Mais ce jour-là, pas de telle alerte.

Le médecin de campagne d’antan n’est plus

Le métier de médecin de campagne a beaucoup évolué, selon elle. «Il y a une grande marge de manœuvre pour l’exercer.» Quand elle a repris le cabinet du Dr Affentranger, qui l’a tenu tout seul durant 40 ans, elle a voulu casser ce schéma. «Le fait d’être plusieurs médecins est un moyen de me protéger, sinon je pourrais être 24 heures sur 24 au cabinet.» Bien qu’officiellement engagée à 60%, elle dit travailler en moyenne 40 à 50 heures. «Ici, on ne connaît pas le 9h–17h.»
«Le cabinet véhicule une image plus moderne du médecin de famille.» Comme le fait de ne pas être joignable en permanence ou de ne pas se déplacer à toute heure chez les gens. Les urgences n’attendent toutefois pas et il faut parfois sacrifier une soirée. «Il m’est arrivé de devoir suturer un enfant le soir de Noël. Mais j’aime ces imprévus.» Pas question non plus de donner son numéro privé, à quelques exceptions près, comme des parents anxieux, des personnes suicidaires ou mourantes. «Le risque est d’être appelée jour et nuit, je veux éviter cela pour me protéger.»
En se modernisant, cette image est-elle devenue plus attrayante? Gabriela Rohrer marque un temps de pause. «Les jeunes médecins s’intéressent davantage au métier de médecin de famille, mais la plupart s’installent dans les agglomérations, pas à la campagne, où les infrastructures manquent.» À Flühli, il n’y a pas de crèche. Maman d’un garçon de 3 ans et demi, la Lucernoise d’adoption et son mari ont dû embaucher une maman de jour via le cabinet. «Je comprends qu’on n’ait pas envie de s’établir dans une région qui ne répond pas aux besoins actuels de la société.»
Dès que Gabriela Rohrer part en déplacement, elle embarque le matériel de premier secours pour être prête en cas d’alerte.
© Nicolas Zonvi

Investie d’une mission

Si l’image s’est selon elle améliorée, ce n’est pas le cas des conditions de travail. «La charge administrative ne cesse d’augmenter pour les généralistes installés. Chaque année, il y a davantage de réglementations auxquelles nous devons nous plier, il faut se justifier pour toujours plus de choses auprès des assurances.» Les coûts augmentent par conséquent. Alors même qu’on investit trop peu dans la médecine de premier recours, souligne Gabriela Rohrer. Elle cite en exemple le service de garde qui est assuré par les différents généralistes du canton. «Quand je suis de piquet le soir ou le weekend, je ne reçois pas un centime.» Or elle doit couvrir un territoire long de 55 kilomètres. D’après elle, il est urgent de revaloriser ces tâches. Un nouveau tarif devrait par ailleurs mieux refléter les prestations fournies par les assistantes médicales.
Malgré tout, la jeune femme qui a grandi à Stettlen (BE) se sent épanouie. Elle voit son rôle de médecin à Flühli comme une mission. «La population a besoin de moi, du cabinet.» Bien qu’elle connaisse tout le monde, elle se considère comme une instance neutre. «Je ne fais partie ni d’une association ni d’un parti politique. En cas de conflits, il est d’autant plus important que chacun puisse venir me voir sans craindre que je sois partiale.» Son métier de médecin de campagne, elle le vit à 100%. «Bien sûr, cela implique de mettre mes propres besoins au second plan. Pour moi, c’est une vocation.»
Il est 18 heures. Gabriela Rohrer a effectué huit consultations le matin, une pose de plâtre sur sa pause de midi, la visite à l’EMS tout l’après-midi. «Une journée tranquille», résume-t-elle d’un ton calme. Elle devrait encore régler de la paperasse, mais c’est l’anniversaire de son mari. «Nous allons fêter un peu», dit-elle timidement. Parfois, il faut savoir laisser la blouse de médecin de campagne de côté. Trouver un équilibre n’est pas facile, selon la quarantenaire qui ne sait pas encore si elle se voit travailler ici jusqu’à sa retraite. Ce qui est sûr: «Pour le moment, j’adore ce que je fais. Mon métier, c’est ma vie.»

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