Libérer du temps pour autrui

Cabinet malin
Édition
2023/23
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2023.21864
Bull Med Suisses. 2023;104(23):80-81

Publié le 07.06.2023

Bien-être Notre chroniqueuse a la tête sous l’eau. En plus de son quotidien très chargé, elle prend le temps de former la relève médicale. Cela peut être fatigant, mais en vaut largement la peine, compte tenu du retour positif qu’elle reçoit.
Contrairement au conseil du docteur Barrile, dont la dernière chronique [1] m’a fait beaucoup réfléchir, je n’ai pas réservé assez de «temps pour moi» dans mon agenda et j’ai rarement été aussi débordée.
Lundi 5h30, départ de la maison. Lutte incessante contre le retard de mails, avalanche de coups de fil, relecture des posters de recherche avant l’impression, réunionite sévère… Je n’avance sur rien. Soudain, je me rappelle que je donne quatre heures de formation prégrade le lendemain, puis un cours de gestes techniques le mercredi au congrès de la Société Suisse de Médecine Interne Générale (SSMIG).
Mardi, course direction le labo de moelle osseuse pour emprunter du matériel de ponction biopsie (PBM). Les collègues sont tout contents de m’aider. Quel plaisir de voir des gens «à la bonne franquette»! Je fonce prendre mon métro direction l’uni. J’arrive pile à l’heure du cours, que je connais heureusement par cœur. Cinq étudiantes motivées se prennent vite au jeu de s’exercer à l’anamnèse. Ensuite, brainstorming d’hypothèses diagnostiques avant de s’interroger sur quel examen pratique ciblé il faut faire. Les étudiantes s’exclament que le cours est «juste génial», que «c’est trop utile» et proposent de déborder sur leur pause. De quoi gentiment me rebooster et relativiser le retard de mails.
© Luca Bartulović
Après une courte pause de midi, je pars rencontrer trois étudiants de première année, en plein dans leur module d’immersion communautaire. Je les emmène dans les entrailles de l’hôpital, de l’accueil au laboratoire, des soins intermédiaires à la cafétéria. Que de découvertes pour eux et leurs yeux pétillants, et moi aussi, je redécouvre mon milieu! Vient déjà l’heure de se quitter, mais deux jours plus tard, un message de remerciement très touchant dans ma boîte mail: ils se réjouissent de me voir dans quelques années. Pareillement!
Mercredi, branle-bas de combat! Faire sa mini-valise pour cinq jours, deux congrès, trois soirées, une rando; obtenir les dernières informations pour une table ronde qui a lieu dans 48 heures; vite éteindre quelques feux administratifs et embarquer les posters. Mais c’est parti! Dans le train, je révise la PBM avec mes outils (imaginez les regards). Pas de stress, il s’agit d’un cours de fin de journée, où il n’y aura quasiment personne. Belle erreur: salle comble avec vingt apprenants, très enthousiastes, que nous encadrons à six. Explications itératives des gestes techniques, essais, échecs, réussites. Les deux heures passent en coup de vent. Le retour est positif: sourires, mercis, hochements de tête et un signe de cœur. Ravie, j’envoie un message à mon adjointe, psychologue, qui a étudié ce sujet de novo pour m’aider à préparer les QCM et les posters. Sa réponse: «Trop cool, c’est quand le prochain cours?»
Les informations circulent vite. Le lendemain, je reçois des feedbacks positifs de superviseurs qui avaient envoyé leurs assistants à ce cours. Je me pose au lounge de la SSMIG. J’ai rendez-vous avec une généraliste géniale rencontrée grâce à cette chronique, pour refaire le monde. Une deuxième, qui m’a également fait un retour touchant, nous rejoint. On parle relève et comment l’enseignement booste et redonne de l’élan. Et là, je me dis que je dois partager cette évidence oubliée avec vous: que ces quelques heures de formation et leur préparation étaient exactement ce dont j’avais besoin pour me redonner de l’énergie et retrouver du sens à mon agenda débordant. Alors, libérons sans hésiter des plages pour ces jeunes et ressourçons-nous dans le partage de connaissances. Après tout, ne seront-ce pas bientôt eux qui s’occuperont de nous?
Dre méd. Vanessa Kraege
Médecin associée en médecine interne, vice-directrice médicale du CHUV et de l’École de formation postgraduée médicale de l’UNIL-FBM.
1 Angelo Barille, L’ennui sur ordonnance, Bull Med Suisses. 2023;104(16):80-81. https://bullmed.ch/article/doi/saez.2023.21734 r