Un peu de «us-time» pour mieux rebondir

Un peu de «us-time» pour mieux rebondir

Cabinet malin
Édition
2023/38
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2023.22137
Bull Med Suisses. 2023;104(38):96-97

Publié le 20.09.2023

Bien-être La culture médicale est parfois encore bien empreinte de présentéisme et peine à s’éloigner du sentiment que travailler davantage rend plus méritant. Nous aurons toujours énormément de travail et devons nous imposer une sacrée discipline afin d’arriver à nos fins. Ainsi, prendre du temps entre collègues peut s’avérer salvateur.
Nous excellons dans le «toujours plus», mais comme le souligne à merveille mon collègue Angelo Barrile [1], nous avons une difficulté folle à accepter de se mettre des limites et à prendre du «me-time».
Dans le même ordre d’idée, qu’en est-il de prendre un peu de «us-time» avec nos collègues? Mal vu, signe de manque d’efficience ou pire encore, d’oisiveté?
2015: je venais de passer cheffe de clinique avec trois jeunes assistants à superviser, 30 patients multimorbides à soigner et 10 soirées de gardes à l’horizon. Avant cela, quand j’étais assistante, j’étais rassurée dès que le chef de clinique passait la porte, j’étais convaincue qu’il savait tout gérer, sachant exactement quoi faire. Mais le devenant moi-même, doutes et sentiment d’imposture se précipitèrent au portillon. Au cours de ma deuxième semaine dans cette position, les lettres à corriger s’accumulaient et les heures se rallongeaient. Voilà que les autres chefs de clinique décidèrent d’organiser une soirée de bienvenue pour mieux faire connaissance. Sympa, mais juste pas envisageable avec mon retard de lettres de sortie. Je déclinai l’invitation. Un collègue bien expérimenté passa par là et apprit que je renonçais à la soirée. Il ne me laissa pas le choix: je devais venir, c’était non négociable, et il allait m’y conduire. J’y suis donc allée, et heureusement, car ce fut un moment charnière pour moi. C’est grâce à cette soirée que j’ai retrouvé confiance en mes capacités et que je me suis dit que ça allait le faire. Je réalisai que tous les autres étaient également pleins de doutes et de questionnements, que c’était normal et que l’on trouvait des manières d’y faire face. Mais personne n’en avait jamais parlé auparavant, comme un secret bien gardé que l’on ne partage que lors de tels échanges.
© Luca Bartulović
Prendre ces quelques heures de «us-time» m’a apporté tellement plus que de travailler encore davantage et d’être à jour avec mes lettres. J’y pense souvent quand je dois choisir entre œuvrer plus versus prendre un peu de temps avec mes collègues. Quelques minutes peuvent suffire: discuter, devant la machine à café, de son impuissance face à une situation; brainstormer autour du déjeuner sur comment aider un apprenant en difficulté; partager sa déception face à une réponse négative d’un journal ou encore faire part, autour d’un verre, de sa joie d’avoir réussi son titre de spécialiste.
Autant il est important de pouvoir prendre du recul vis-à-vis de notre vécu professionnel en s’entourant de personnes externes au milieu, plus neutres, et nous faisant relativiser certains éléments, autant, n’étant pas dans la même équipe, il est très difficile de comprendre ce que l’on vit vraiment, tant cela varie selon le contexte, le niveau hiérarchique, ou encore la gouvernance en place. Il est si précieux de pouvoir discuter avec des personnes dont on estime la réponse éclairée, soumises au même train de vie, avec des doutes, tensions, et frustrations similaires, qui nous comprennent sans que l’on doive commencer par tout expliquer.
Dans une de mes colonnes, je suggérais de remplacer un colloque de formation par une balade ou un footing entre pairs. Nous avons profité de l’été pour relever ce défi. Quel bien fou pour nous, non seulement de faire de l’activité physique, mais surtout de pouvoir discuter entre collègues l’espace de quelques instants. Lorsque nous prenons du «us-time», nous en voyons tous les bénéfices, mais encore faut-il faire le premier pas et s’octroyer ce temps dans des journées surchargées, comme le soulignent deux généralistes britanniques dans leurs écrits sur l’importance de la pause-café au cabinet [2, 3]!
Dre méd. Vanessa Kraege
Médecin associée en médecine interne, elle est aussi adjointe à la direction médicale du CHUV, responsable de la formation postgraduée et de la relève.

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