Les performances diminuent-elles avec l’âge?

Organisations
Édition
2024/06
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2024.1333015606
Bull Med Suisses. 2024;105(06):32-34

Affiliations
a Prof Dr méd., directeur de la Société suisse de chirurgie
b EMBA, psychologue d’entreprise, conseiller en gestion & Coach
c Prof Dr méd., président de la Société Suisse de Chirurgie, Service de chirurgie viscérale, Hôpitaux Universitaires de Genève
d Prof Dr méd., chef du département de chirurgie, directeur médical, Hôpital cantonal de Winterthour
e Prof Dr méd., chef du département de chirurgie, directeur médical, Hôpital cantonal des Grisons

Publié le 07.02.2024

Chirurgie
Avec l’augmentation de l’espérance de vie, l’amélioration de la qualité de vie et la pénurie croissante de médecins, une nette augmentation du nombre de chirurgiennes et chirurgiens âgés en exercice est très probable. Une évaluation structurée peut aider à évaluer la balance entre, d’une part, le déclin cognitif et physique et, d’autre part, les avantages de l’expérience.
L’âge moyen des chirurgiennes et chirurgiens a considérablement augmenté au cours des deux dernières décennies. En Australie, 19% des chirurgiens en activité ont plus de 65 ans [1]. Aux États-Unis, 46% des chirurgiens ont plus de 55 ans; au Canada, c’est le cas de 38% des chirurgiens en activité et 16% ont même plus de 65 ans [2-3]. En Suisse, 21,6% des chirurgiens actifs ont plus de 60 ans, 9,8% plus de 65 ans et 4,8% plus de 70 ans (statistique FMH 2022).
La Société suisse de chirurgie a mis au point un instrument d’évaluation sur base volontaire pour tous les chirurgiens et chirurgiennes accrédités en Suisse âgés de 55 ans et plus.
© Robert Kneschke / Dreamstime
Il va de soi que ces chirurgiens, comme le reste de la population, sont soumis à un processus de vieillissement de leurs fonctions cognitives, sensorielles et motrices qui, s’il peut être compensé par l’expérience et l’expertise technique, peut néanmoins avoir des répercussions sur la qualité des soins prodigués à leurs patientes et patients.

Des outils d’évaluation nécessaires

L’exercice de la profession de chirurgien requiert à la fois un bon jugement chirurgical, une dextérité manuelle et des aptitudes physiques. Avec l’âge, il est donc nécessaire de vérifier ces qualités afin de s’assurer que le chirurgien vieillissant conserve un haut niveau de compétence globale. Inversement, un chirurgien peut continuer à pratiquer si ses compétences chirurgicales peuvent être objectivement maintenues à un niveau approprié.
La rare littérature actuelle décrit plusieurs programmes d’évaluation pour les chirurgiens âgés, dont certains mettent l’accent sur les capacités cognitives, sensorielles et motrices [4], tandis que d’autres prévoient une évaluation par les pairs [5], mais aucun de ces programmes ne propose un outil standardisé, reconnu et largement utilisé. Parmi les défis - étayés par des recherches antérieures [6] - figurent le manque de tests validés et la difficulté d’obtenir des données de résultats fiables spécifiques à la chirurgie. Il y a ensuite des doutes quant à savoir si les tests cognitifs connus utilisés pour la population générale sont applicables à un groupe très performant comme les chirurgiens.

En Suisse, 21,6% des chirurgiens actifs ont plus de 60 ans, 9,8% plus de 65 ans et 4,8% plus de 70 ans (statistiques FMH 2022).

Les différents outils de simulation utilisés pour la formation des jeunes chirurgiennes et chirurgiens peuvent être utiles pour évaluer les aspects techniques, mais ils ne sont pas en mesure d’évaluer l’essentiel de l’activité du chirurgien, à savoir les capacités cognitives intra-opératoires (thinking skills), des caractéristiques et des éléments qui se développent aussi et surtout avec l’expérience.
Il ne suffit pas non plus de se fier uniquement au respect fidèle des exigences de la formation médicale continue ou à une recertification de celle-ci. Cela ne reflète pas suffisamment la capacité réelle d’un chirurgien [7-9]. Il est en outre prouvé que les médecins ne sont que partiellement capables d’évaluer eux-mêmes leurs capacités et leurs performances [10]. Enfin, la capacité d’exercer la chirurgie ne doit pas être remise en question uniquement chez les chirurgiennes et chirurgiens âgés, mais doit être exigée tout au long de la vie. C’est pourquoi plusieurs auteurs [6] préconisent une évaluation de «l’ensemble de la carrière», avec une évaluation de l’aptitude et des performances à partir de 55 ans, par exemple, ce qui permet également d’éviter la discrimination des chirurgiens âgés.

L’évaluation des chirurgiens seniors

La Société suisse de chirurgie (SSC) a développé un instrument d’évaluation volontaire pour tous les chirurgiens et chirurgiennes accrédités âgés de 55 ans et plus en Suisse. Il permet de faire évaluer les compétences chirurgicales de manière professionnelle.
En se soumettant à un assessment certifié par la SSC, les objectifs suivants sont visés:
  • Sécurité et légitimité pour le chirurgien, les patients et l’employeur
  • Protection personnelle contre d’éventuelles conséquences juridiques
  • Action proactive et responsable
  • Identification de déficiences potentiellement traitables ou réversibles qui, si elles sont traitées, peuvent rétablir ou améliorer la capacité professionnelle.
  • Label de qualification personnel reconnu
  • Présentation d’alternatives à l’activité chirurgicale actuelle
  • Protection des cliniques contre d’éventuels risques de responsabilité
  • Protection contre d’éventuelles appréciations non validées et arbitraires
  • Protection de la profession
L’assessment comprend trois phases:
  • Dans une première phase, l’expert s’entretient avec le candidat sur son état de santé, son activité chirurgicale actuelle («portfolio») et ses attentes/projets professionnels (retraite anticipée, prolongation possible de l’activité au-delà de l’âge de la retraite).
  • Au cours de la deuxième phase, le candidat à l’évaluation réalise, à son lieu de travail habituel, une intervention chirurgicale correspondant à son portfolio actuel d’opérations. Il est observé par deux experts, un collègue chirurgien et une infirmière de bloc opératoire. L’évaluation porte sur les compétences techniques suivantes, dont certaines sont cotées en points :
    actes logiques et comportement calme lors de la réalisation de l’opération, sûreté des mouvements, dextérité, sécurité face aux complications éventuelles, interaction harmonieuse avec tous les acteurs autour de la table d’opération, en particulier avec les anesthésistes.
  • Enfin, dans une troisième phase, il y a un entretien avec deux personnes choisies parmi les anesthésistes, les infirmiers de bloc opératoire et les médecins assistants. Les éléments évalués sont les changements au cours des 12 derniers mois concernant le calme, les relations, le comportement, le rythme, les complications et les capacités techniques.
Toutes les conclusions sont consignées dans un rapport écrit et standardisé, et un entretien final avec le candidat a lieu à la fin de la visite avec une recommandation. Une fois la visite effectuée avec succès, la SSC délivre et remet un certificat au chirurgien concerné.

Les médecins ne sont que partiellement en mesure d’évaluer eux-mêmes correctement leurs capacités et leurs performances.

Une grande importance est accordée à la qualification des experts afin de garantir une bonne acceptation des évaluations obtenues. Les exigences suivantes s’appliquent donc aux experts engagés dans le pool de la SSC: position dirigeante de plusieurs années dans la spécialité concernée, acceptation et crédibilité élevées au sein de la profession, âge compris entre 45 et 55 ans, capacité de communication et empathie.
Afin d’évaluer le contexte interventionnel et d’accroître l’objectivité et l’indépendance, un technicien en salle d’opération (TSO) fait partie de chaque équipe d’experts.

Implications juridiques

Afin de clarifier la situation juridique, la SSC a fait réaliser une expertise correspondante. Il en ressort qu’il n’existe aucune obligation légale de rendre les résultats accessibles sous quelque forme que ce soit à des tiers éventuellement intéressés. Il s’agit d’une recommandation sans conséquences juridiques en matière de droit du travail ou autre. Les deux parties s’engagent à traiter toutes les informations échangées dans le cadre d’un contrat de manière absolument confidentielle et à ne pas les divulguer à des tiers.
La SSC se réserve le droit de transmettre des informations à des tiers seulement dans certaines circonstances. Cela peut par exemple se produire lorsque l’évaluation révèle des déficits graves (mise en danger de la sécurité des patients dans une large mesure) et que le chirurgien poursuit imperturbablement son activité chirurgicale sans prendre de mesures appropriées pour l’améliorer, malgré les recommandations reçues. Dans de telles situations, la SSC se réserve le droit de communiquer les résultats aux employeurs ou aux autorités de surveillance cantonales.

Validation par la phase pilote

L’évaluation proprement dite, son contenu et son déroulement ainsi que la présentation des résultats sous forme de rapport ont été évalués dans le cadre d’une phase pilote entre octobre et décembre 2022.
Pour ce faire, six chirurgiens âgés de 56 à 70 ans se sont mis à disposition. Ils étaient issus des spécialités de la chirurgie viscérale, traumatologique, vasculaire et thoracique. Trois d’entre eux occupaient un poste de médecin-chef, deux étaient des médecins cadres et un exerçait en tant que médecin agréé. Cinq travaillaient en Suisse alémanique et un en Suisse romande. Cinq travaillaient dans un hôpital public et un dans une clinique privée.
L’équipe d’experts était composée de quatre chirurgiens et d’une chirurgienne âgés de 40 à 54 ans. Quatre des cinq experts exerçaient en tant que médecin-chef et un en tant que médecin cadre. Tous les cinq travaillaient dans des hôpitaux publics, dont quatre en Suisse alémanique et un en Suisse romande. Les six candidats ont tous été estimés aptes à poursuivre leur activité chirurgicale.

Compte tenu de l’âge moyen élevé des chirurgiennes et chirurgiens, il semble opportun de les soumettre à une évaluation approfondie.

La phase pilote a permis d’affiner l’outil d’évaluation grâce aux observations et aux critiques des candidats et des experts. Il a notamment été reconnu qu’une telle évaluation devrait être proposée à plusieurs reprises au fil du temps, par exemple à partir de l’âge de 55 ans, puis tous les 5 ans. Cela permettrait aux chirurgiens d’évaluer leur propre évolution et d’éviter toute discrimination fondée uniquement sur l’âge. Enfin, cela pourrait également être un outil de préparation à la retraite en chirurgie.

Recommandation

Compte tenu de l’âge moyen élevé des chirurgiennes et chirurgiens suisses et du fait que les changements de performance liés à l’âge sont indéniables, il semble opportun de les soumettre à une évaluation approfondie. Il n’est pas exclu qu’à l’avenir, les autorités de surveillance recourent elles-mêmes à de telles évaluations. La littérature actuelle, bien que clairsemée, s’accorde sur la nécessité d’une approche plus coopérative et progressive de l’évaluation des performances des chirurgiens plus âgés.
Cependant, de plus en plus d’éléments indiquent que des approches plus durables doivent être mises en place bien avant la retraite. La profession chirurgicale a besoin d’outils plus robustes pour se préparer aux phases de transition de la vie en essayant d’évaluer les performances, notamment des chirurgiennes et chirurgiens plus âgés. Cela permettrait, le cas échéant, d’adapter les rôles tout au long de la carrière.
L’outil d’évaluation élaboré par la Société suisse de chirurgie a permis de faire un premier pas dans cette direction. Le principal avantage de ce concept d’évaluation est qu’il a été développé par des chirurgiens pour des chirurgiens.
raffaele.rosso[at]sgc-ssc.ch
1 American Medical Association. Competency and the aging physician. Report 5 of the Council on Medical Education (A-15). In: Chicago, IL, 2015: 2-19.
2 Canadian Medical Association. Number of physicians by specialty and age. 2019. Available from: https://www.cma.ca/sites/default/files/2019-11/2019-02-physicians- by-specialty-age-e.pdf.
3 Association of American Colleges. Physician Specialty Data Report. 2017. https://www.aamc.org/data-reports/workforce/data/active-physicians-age-and-specialty-2017.
4 Katlic MR, Coleman J. The aging surgeon. Ann Surg. 2014;260:199-201.
5 Frazer A, Tanzer M. Hanging up the surgical cap: Assessing the competence of aging surgeons. World J Orthop 2021; 12: 234-245
6 Sherwood R , Bismark M . The ageing surgeon: a qualitative study of expert opinions on assuring performance and supporting safe career transitions among older surgeons. BMJ Qual Saf 2020;29:113–21.doi:10.1136/bmjqs-2019-009596
7 Forsetlund L, Bjørndal A, Rashidian A, Jamtvedt G, O'Brien MA, Wolf F, Davis D, Odgaard-Jensen J, Oxman AD. Continuing education meetings and workshops: effects on professional practice and health care outcomes. Cochrane Database Syst Rev. 2009;CD003030.
8 Davis D, O'Brien MA, Freemantle N, Wolf FM, Mazmanian P, Taylor-Vaisey A. Impact of formal continuing medical education: do conferences, workshops, rounds, and other traditional continuing education activities change physician behavior or health care outcomes? JAMA. 1999;282:867-874.
9 Xu T, Mehta A, Park A, Makary MA, Price DW. Association Between Board Certification, Maintenance of Certification, and Surgical Complications in the United States. Am J Med Qual. 2019;34:545-552.
10 Davis DA , Mazmanian PE , Fordis M , et al . Accuracy of physician self-assessment compared with observed measures of competence: a systematic review. JAMA 2006;296:1094–102.doi:10.1001/jama.296.9.1094