Cuba au chevet du monde

Cuba au chevet du monde

Article de fond
Édition
2024/23
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2024.1380436273
Bull Med Suisses. 2024;105(23):12-15

Publié le 05.06.2024

Internationalisme médical
L’état insulaire aurait envoyé des contingents de médecins dans 39 pays pendant la pandémie de Covid-19. Ces détachements ne sont pas seulement l’expression d’une aide humanitaire, ils sont également importants sur le plan économique pour le pays, qui perçoit ainsi des milliards de dollars américains par an. Wolf-Dieter Vogel constate que ces interventions sont toutefois controversées.
L’aide venue d’outre-mer a provoqué l’étonnement lorsqu’en mars 2020, un groupe de médecins cubains est arrivé en Italie pour soutenir le pays dans sa lutte contre le Covid. C’était l’époque où la Lombardie enregistrait quotidiennement des décès liés au virus. Le système de santé s’effondrait, les hôpitaux étaient débordés et le personnel médical spécialisé faisait défaut. Les 53 spécialistes de l’île socialiste devaient combler cette lacune. Les photos qui les montraient arborant les drapeaux cubains et italiens ont alors fait le tour du monde.
Cette mission de médecins cubains avait suscité une attention particulière en Europe. Rien que durant la pandémie, l’état insulaire a envoyé 57 «brigades médicales» dans 39 pays. Au total, 3875 épidémiologistes et infirmiers se sont rendus dans des pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Europe, ainsi qu’au Moyen-Orient. Selon le gouvernement, ils auraient traité plus de 550 000 personnes.

L’OMS rend hommage à Cuba

Les médecins faisaient partie de la «Brigade Henry Reeve». Ce contingent de médecins a été créé en 2005 pour venir en aide à la population de la Nouvelle-Orléans touchée par l’ouragan Katrina. Mais le gouvernement américain, qui impose un embargo économique contre Cuba depuis plus de 60 ans, a décliné l’offre. Depuis, les unités formées pour intervenir rapidement en cas de catastrophe ou d’épidémie ont toutefois été actives dans de nombreuses autres régions du monde. Elles ont aidé après des tremblements de terre en Chine, en Haïti, au Pakistan, et également après les inondations survenues Mexique. Elles ont participé à des coopérations avec l’ONU dans la lutte contre le virus Ebola au Sierra Leone, en Guinée et au Libéria. Elles sont aussi venues à la rescousse après le tremblement de terre de 2023 en Turquie. En 2017, le contingent a reçu le prix commémoratif Lee Jong Wook pour la santé publique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Urgentistes, chirurgiens, orthopédistes, gynécologues et radiologues: 25 688 médecins travaillent actuellement dans 63 pays.

La Brigade Henry Reeve est une unité spéciale au sein de la coopération médicale de l’état insulaire. Selon l’ambassade de Cuba en Suisse, 605 700 travailleurs du secteur de la santé ont été déployés dans 165 pays au cours des six dernières décennies. Dès le début des années 1960, peu après la révolution, le chef d’État Fidel Castro envoyait la première «armée de blouses blanches» – nom qu’il donnait aux brigades – dans l’Algérie devenue indépendante. Des missions ont suivi dans des pays subsahariens et en Amérique latine, en coopération avec l’Union soviétique. Les brigades sont également intervenues lors de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Parmi les grands engagements, on compte en outre le programme «Mais Médicos» mené avec le gouvernement de gauche brésilien de 2013 à 2018, ainsi que les missions continues au Venezuela. Dans les deux cas, ce sont principalement des médecins généralistes qui ont participé aux missions.

Le détachement est un choix politique

Actuellement, 25 688 médecins travaillent dans 63 pays. 273 d’entre eux travaillent en Calabre, dont des médecins généralistes spécialisés dans les urgences, des chirurgiens, des orthopédistes, des gynécologues et des radiologues. Il n’est pas rare que des considérations politiques entrent en ligne de compte pour le détachement, comme au Brésil et au Venezuela. Mais l’intervention actuelle en Italie montre que ce n’est pas toujours le cas: la coopération a été convenue avec Roberto Ochiutto, président de la région de Calabre et membre du parti de droite Forza Italia.
L’exportation de médecins cubains est controversée. Les médecins décident-ils librement de partir à l’étranger? Le débat est très idéologique.
© HE&AD
Pour John M. Kirk, professeur canadien d’études latino-américaines, les brigades sont tout d’abord l’expression d’un concept humanitaire issu de la révolution. «Partager ce que l’on a, fait partie de l’identité politique et culturelle», explique le scientifique, qui a mené une vaste étude sur ce détachement de personnel. Le politologue allemand Bert Hoffmann est lui aussi favorable aux brigades et souligne également l’aspect économique. En effet, La Havane gagne chaque année entre six et huit millions de dollars américains grâce aux travailleurs détachés. Les brigades sont ainsi la principale source de devises, devant le tourisme et les transferts d’argent des membres de la famille émigrés. «Du point de vue de la politique de développement, la politique de détachement est très judicieuse», explique Bert Hoffmann, qui dirige le bureau berlinois du German Institute for Global and Area Studies. «Cuba a toujours beaucoup investi dans le capital humain et rien ne s’oppose à ce que ce capital soit valorisé.»
L’exportation de médecins est toutefois controversée. Les médecins décident-ils librement de partir à l’étranger? Le débat est très idéologique. John M. Kirk explique que les 270 personnes interrogées seraient toutes parties volontairement, l’organisation de défense des droits de l’homme Cuban Prisoners Defenders (CPD) affirme quant à elle que 75% des personnes qu’elle a interrogées auraient été contraintes à partir. «Ils ne partent pas de leur plein gré mais ne sont pas non plus forcés de le faire», résume Adriana Fonte, médecin et publiciste. Les spécialistes sont sélectionnés par une agence gouvernementale. Refuser l’offre est mal vu, décrit la Cubaine, dont le père a participé à une mission. «L’ensemble du système de santé étant aux mains de l’État, un refus peut avoir des conséquences négatives sur l’avenir professionnel.» Qui s’oppose aux autorités sanitaires doit émigrer pour pouvoir continuer à travailler dans le domaine médical.

Les chiffres sont passés sous silence

Les incitations financières poussent également de nombreuses personnes à choisir la mission. Un médecin gagne entre 21 et 56 dollars américains par mois à Cuba et nettement plus à l’étranger. Néanmoins, cela ne représente qu’une petite partie de ce que le gouvernement cubain reçoit du pays bénéficiaire. «Le pourcentage dépend des conditions du contrat en question», explique Marcos Aurelio Díaz Maranges, troisième secrétaire de l’ambassade cubaine en Suisse. «Il n’existe pas de règle unique.» Les médecins qui travaillent au Qatar, par exemple, reçoivent la plus grande partie des recettes. Dans d’autres cas, c’est moins.

Beaucoup étudieraient justement la médecine pour avoir la possibilité de sortir de Cuba.

La plupart du temps, ceux qui partent gagnent au maximum 30% de l’argent reçu par La Havane. Le gouvernement ne communique pas sur les chiffres exacts. Prisoners Defenders affirme qu’un médecin gagne en moyenne 525 dollars américains tandis que le gouvernement en encaisse 3500. En raison des bas salaires, des départs prétendument involontaires et des lieux d’affectation dangereux, l’organisation parle de «travail forcé». Concernant le Venezuela, CPD cite Dayli Coro, un médecin qui devait y soigner les blessés des gangs criminels dans un quartier dangereux. «Ils te menacent d’une arme en t’intimant de les sauver», raconte-t-elle. «S’il meurt, tu meurs aussi.» Par ailleurs, les personnes détachées n’auraient pratiquement aucune liberté de mouvement. Nelido Gonzalez, chirurgien, était en revanche satisfait de ses conditions de travail à Sao Tomé-et-Principe. Il aurait beaucoup appris pour la suite de sa carrière, confirme-t-il.
Le gouvernement américain se joint aux accusations de Prisoners Defenders et le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève s’est récemment penché sur le thème du travail forcé. Dans une réponse adressée à l’organe des Nations Unies en janvier de cette année, La Havane qualifie les accusations de «campagne calomnieuse» de Washington contre la «coopération médicale historique et internationalement reconnue offerte par Cuba». La médecin Adriana Fonte estime que les termes d’esclavage ou de travail forcé sont exagérés: «Les personnes qui gagnent 30 dollars américains à Cuba et 300 à l’étranger ne sont naturellement pas insatisfaites.» Beaucoup étudieraient justement la médecine pour avoir la possibilité de sortir de Cuba, explique-t-elle. Bien que les professionnels ne reçoivent qu’une partie de leur salaire, la participation à une brigade reste économiquement très attractive.
Le gouvernement américain se joint aux accusations de Prisoners Defenders et le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève s’est récemment penché sur le thème du travail forcé.
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Il est toutefois inquiétant de constater que seule une fraction de l’argent est dépensée pour les hôpitaux, les formations médicales ou les médicaments. Selon les analyses économiques du Havana Consulting Group faites sur la base des chiffres de l’Office national des statistiques cubain, 1,75 milliard de dollars américains seulement ont bénéficié au système de santé, alors que plus de 27 milliards de dollars américains ont été investis dans les hôtels. Díaz Maranges, représentant de l’ambassade, rejette cette analyse: les recettes que les bénéficiaires versent à l’entreprise publique compétente «Servicios Médicos Cubanos» sont utilisées pour financer le système de santé. Adriana Fonte explique que la plus grande partie de l’argent n’arrive pas là, mais finit dans les caisses de l’entreprise Gaesa, contrôlée par les militaires et impliquée dans différents domaines, du tourisme à la téléphonie. «Le grand problème, c’est l’absence de transparence», critique-t-elle.

Des médicaments sur le marché noir

Le système de santé cubain a longtemps été considéré comme un modèle. Les soins de santé devaient être gratuits, équitables et universellement accessibles à tous. Tel était le credo de Fidel Castro qui, après la révolution de 1959, a fait développer intensivement la recherche médicale, la formation et les infrastructures. Le résultat se ressent aujourd’hui encore: avec 85 médecins pour 100 000 habitants, la densité est toujours très élevée et la mortalité infantile inférieure à celle des États-Unis. En revanche, en raison de la crise économique, la mauvaise gestion et l’embargo américain, les soins de santé sont dans un état catastrophique. De nombreux médicaments ne sont disponibles qu’au marché noir, et il n’est de facto pas question de soins gratuits. Les personnes qui ont besoin d’une opération doivent souvent apporter des gants, des médicaments et des seringues pour l’anesthésie.

Entre 2006 et 2017, Washington a permis aux médecins cubains et à leur famille en mission à l’étranger d’immigrer aux États-Unis sans formalités administratives.

De nombreux médecins sont donc désespérés. Les conditions de travail insupportables et les salaires extrêmement bas les poussent à chercher un emploi dans le tourisme, beaucoup plus lucratif. Ou bien ils essaient d’émigrer, et un certain nombre d’entre eux profitent de leur participation à des brigades internationales. Ainsi, selon le journal gouvernemental cubain Granma, près de 10% des 8471 médecins ayant travaillé au Brésil ne sont pas revenus à Cuba. Selon la plateforme indépendante Proyecto Inventario, ils seraient même plus de 20%. Une mesure du gouvernement américain a également conduit les médecins à tourner le dos à leur pays: entre 2006 et 2017, Washington a permis aux médecins cubains et à leur famille en mission à l’étranger d’immigrer aux États-Unis sans formalités administratives. Pour endiguer cette fuite des cerveaux, le gouvernement de La Havane a adopté une réglementation toujours en vigueur aujourd’hui, selon laquelle les «déserteurs» ne peuvent plus retourner sur l’île pendant huit ans.
Bien que Washington ait retiré sa mesure, les autorités de l’immigration américaines continueraient à agir selon ce modèle, critique Díaz Maranges. «L’objectif n’est pas de couvrir les besoins aux États-Unis, mais de nuire à tout prix au système de santé et à l’économie de Cuba.» Cependant, malgré la situation précaire de son pays, les soins médicaux et les brigades sont restés une priorité, souligne le diplomate. «Nous faisons tout pour maintenir la formation des médecins et répondre aux exigences toujours plus élevées sur l’île et ailleurs.» Et naturellement pour garantir l’afflux de devises.
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