Une sale affaire

Une sale affaire

Cabinet malin
Édition
2024/2728
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2024.1413502833
Bull Med Suisses. 2024;105(27–28):64-65

Publié le 17.07.2024

Durabilité
Les aires de jeux offrent aux enfants un espace pour développer et exercer leurs compétences. Mais des substances toxiques se sont accumulées dans le sol de certaines de ces aires. Il faut donc un assainissement rapide des sites contaminés pour protéger nos enfants des effets à long terme sur leur santé.
En tant qu’«Homo ludens», nous nous découvrons nous-mêmes et le monde qui nous entoure en jouant. Les aires de jeux publiques et privées sont essentielles au développement social et personnel de l’enfant. Mais beaucoup ont un sol contaminé par des substances toxiques: gaz d’échappement des voitures, de l’industrie, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et métaux lourds issus des cendres ou scories disséminées, résidus de peintures au plomb, substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), pesticides et dioxines émises par les incinérateurs. 36 000 parcelles utilisées comme terrains de jeux dépasseraient, selon les calculs modélisés de l’Office fédéral de l’environnement de 2020 [1], les seuils de contamination. Plusieurs milliers d’enfants pourraient donc, en jouant, être exposés à une charge toxique.
Une réduction des seuils de plomb sur les places de jeux, de 1000 mg à 300 mg par kilo, est en cours de discussion. C’est insuffisant. Les publications médicales [2] sont claires: le sol des places de jeux ne devrait pas contenir de plomb du tout. Car les jeunes enfants jusqu’à 3 ans découvrent leur environnement avec les yeux et les mains, mais aussi avec la bouche (phase orale). Quand l’enfant ingère de la terre contaminée au plomb, 50% du métal lourd passe dans son organisme, contre 10% chez l’adulte. Chez l’enfant, les plus petites concentrations de plomb dans le sang ont un effet négatif avéré sur l’intelligence, l’attention et les performances scolaires. En d’autres termes: le plomb rend idiot – et c’est irréversible. Les enfants avec de hautes concentrations de plomb dans le sang souffrent d’une capacité de concentration réduite, de troubles de la croissance, d’une puberté retardée, de troubles rénaux et d’anémie. Le seuil envisagé de 300 mg/kg de terre reste donc bien trop élevé [3]. Il devrait être à zéro. Avec le Swiss Center for Applied Human Toxicology (SCAHT), nous réclamons un seuil ‒ pragmatique ‒ de 83 mg/kg.
La pédiatre Nicole Jundt Herman plaidait en 2018, dans un article scientifique de la revue PAEDIATRICA, pour un biomonitoring de la charge toxique et une stratégie de prévention [4]. Quasiment rien n’a été fait depuis. La Suisse est en retard. De nombreux pays ont d’ores et déjà des programmes de prévention et de détection de ce type de charges, comme aux États-Unis avec le Center for Disease Control and Prevention (CDC) [5].
Le Parlement suisse révise actuellement la loi sur la protection de l’environnement [6]. Un soutien financier pour l’assainissement des places de jeux contaminées est en discussion. Au Parlement, et en particulier au sein de la commission responsable du Conseil national (CEATE-CN), nous avons plaidé pour le plus généreux financement possible de l’assainissement et une analyse systématique de la charge. Les délibérations ne sont pas terminées. Et nous ne lâchons rien.

Que pouvons-nous faire dans la situation actuelle?

  • En cas de suspicion ou d’interrogation clinique, il faut évaluer la charge potentielle de métaux lourds ou autres substances toxiques issues de l’environnement dans le sang et l’urine des enfants et des adultes. Il faut ensuite investiguer les sources des charges critiques et les éliminer.
  • Nous sommes tous ancrés dans des communautés, des quartiers, et nous pouvons œuvrer pour l’évaluation préventive des places de jeux et jardins et la réalisation des éventuels assainissements requis.
Dr méd. Bernhard Aufdereggen Président des Médecins en faveur de l’environnement (MfE). Il écrit régulièrement dans cette rubrique sur la durabilité dans le secteur de la santé.

Avec la fonction commentaires, nous proposons un espace pour un échange professionnel ouvert et critique. Celui-ci est ouvert à tous les abonné-e-s SHW Beta. Nous publions les commentaires tant qu’ils respectent nos lignes directrices.