La santé des aînées au prétoire

Le mot de la fin
Édition
2024/23
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2024.1452102983
Bull Med Suisses. 2024;105(23):66

Publié le 05.06.2024

Un jugement du 9 avril 2024 de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), à Strasbourg, statuant sur un recours des Aînées pour le climat (KlimaSeniorinnen) a fait grand bruit. Il a en effet conclu que la Suisse faisait du tort à ses citoyennes âgées en ne prenant pas des mesures suffisantes pour contrer le dérèglement climatique. D’abord, un mot sur les attaques selon lesquelles il s’agirait d’un exemple de l’action néfaste de «juges étrangers»: la Suisse fait partie intégrante du Conseil de l’Europe, dont la CEDH est une institution, il n’y a donc là rien d’étranger. On dit aussi que le judiciaire s’est indûment mêlé de politique. Erreur. Parmi les trois pouvoirs, aucun n’a vocation à passer avant les autres et le pouvoir judiciaire a pour devoir de faire respecter le cadre légal institué. Ce qu’il a fait.
Médecins et autres professions soignantes, nous sommes bien entendu concernés: la CEDH dit que des mesures suffisantes en matière de climat sont partie intégrante du respect de la vie et de la santé. Pour qui ouvre les yeux sur la gravité de la situation que nous vivons, cela est évident – alors que ce ne l’était pas il y a encore un demi-siècle (les menaces les plus sérieuses à la santé et à la vie étaient alors différentes). Les morbidité et mortalité liées au réchauffement sont aujourd’hui des faits scientifiques, un vrai problème de santé publique. Et oui, il est démontré que les femmes âgées souffrent de manière disproportionnée du dérèglement climatique; elles doivent donc être mieux protégées.
La question doit être appelée politique, pas au sens de la politique partisane de tous les jours, mais au sens général de vie dans la cité (la vie dans la polis). Presque drôle: ceux qui se scandalisent du jugement de la CEDH critiquent en général durement les désobéissants civils qui veulent nous sensibiliser par des moyens perturbant un moment la vie «normale». Or, par des menaces de ne pas accepter ce jugement, ils donnent eux-mêmes dans la désobéissance civile par rapport à des engagements formels de la Suisse.
Les critiques voient le droit à la santé qui apparaît dans les constitutions uniquement comme un «droit-liberté» (de la nature d’un principe théorique). Mais, devant les dangers globaux, il devient un «droit-créance» dont l’autorité doit assurer la réalisation, par des mesures véritablement adéquates. Ce qui met de mauvaise humeur une partie de l’éventail politique, qui ne veut pas considérer la magnitude des défis.
Oui, les circonstances de notre vie en commun changent – de plus en plus vite. D’un côté, les milieux économiques s’émeuvent par exemple de plus en plus de la rareté des métaux rares, malgré l’extraction/exploitation tous azimuts des ressources, et ne voient de solutions que dans les technologies. Alors que, dans le même temps, l’intelligence artificielle (IA), fleuron majeur de cette technologie qui progresse si vite, suscite partout de vives craintes, y compris pour notre sécurité à plusieurs égards et pour le fonctionnement de nos démocraties. Là aussi, il convient en urgence de parler de droit fondamental à la vie et à la santé, ce qui inclut la sécurité.
Revenons-en à mon introduction: pour éviter de manquer sérieusement de discernement, éviter la myopie, il convient de voir d’un œil nouveau les apports qui peuvent être ceux d’une branche judiciaire lucide.
Jean Martin Dr méd., ancien médecin cantonal (VD), ancien membre de la Commission nationale d’éthique

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